160207
Le jeune homme à la tête de mort - Frans Hals
Le jeune homme à la tête de mort de Frans Hals (1581-1666)
Commentaire philosophique du tableau
Ce commentaire du tableau célèbre de Frans Hals, peint entre 1626 et 1628, ne prétend à aucune érudition historique. On tentera simplement de formuler par concepts l'émotion originelle dont semble émaner cette oeuvre.
I° Les constats.
A - Une série de contraste.
Ce qui frappe tout d'abord, même si le procédé est
traditionnel pour toute représentation de la "vanitas", c'est l'opposition entre
la vie et la mort, d'une part, l'apparence et la réalité, de l'autre. Tout est,
tour à tour, jeunesse et caducité, jeu et sérieux.
On voit tout d'abord un adolescent poupin, tenant une tête de mort ancienne,
puisque réduite à l'os. Le jeune homme est grave malgré la fantaisie purement
théâtrale de son costume, comportant un chapeau orné d'un plumet désinvolte. Une
certaine mollesse de traits met en valeur pourtant la sagesse de son regard. Sa
main droite est vibrante alors que la gauche, immobile, soutient le crâne. Ses
cheveux, presque ébouriffés à l'instar de son plumet, font contraste encore avec
la cape, ample et solennelle, qui donne au jeune homme une carrure virile.
Enfin, la présence massive de ce personnage (accentuée par l'absence de décors)
semble atténuée par la fuite de son regard. Quand au couleurs, elles se
disposent selon une double tendance au rouge, symbole de feu et de vie (chapeau,
plumet, manche), et au noir, représentant la terre et la mort (cape, chevelure,
chapeau).
B- Des contrastes constamment atténués.
Le jeu d'oppositions qui structure cette oeuvre
n'est pas tranché. Bien au contraire, tous les éléments antinomiques paraissent
s'atténuer, se résorber dans une atmosphère globale, moins différenciée. On peut
en citer de nombreux exemples.
La tête de mort,
tourmentée comme par une envie de mordre, semble vivante jusque dans sa
mortalité, alors qu'à droite la main, vivace, est pourtant coupée dans son élan
par une sorte de syncope. La cape et la chevelure, antagonistes en leurs
mouvements, sont similaires au point de vue de la couleur . L'opposition
rouge-noir, du reste, ne crie pas, puisqu'il s'agit plutôt de rose et de brun,
et que tout tend à se noyer dans un beige uniforme Quand au plumet fantaisiste
et théâtral, il se penche quand même vers la tête de mort, comme pour la
signaler.
On pourrait multiplier les exemples. Mais
tous tendent à mitiger les antithèses scène-réalité, apparence-vérité,
jeu-sérieux, élan-arrêt, vie-mort, en une ambiance intermédiaire, doctorale,
mais sans prétention, en d'autres termes : pédagogique. Le jeune homme semble
avoir discouru sur la mort avant d'être coupé dans son éloquence par un
événement qui l'intéresse vivement, sans toutefois le troubler. La main se lève,
interrompue par le regard qui s'éloigne : il s'agit bien là d'une attitude
professorale surprise, quoique sans stupeur, dans sa lancée.
II° Conséquences.
Rien de tragique en
cette oeuvre. si elle est constituée de contrastes, c'est de contrastes
résorbés. le personnage n'est pas déchiré entre l'angoisse de la mort et la
frénésie de la vie. Ni abîmé dans la méditation macabre ni gaspillé dans le
divertissement, il a réussi un compromis supérieur. Il jouera sa vie, guidé par
la conscience, lucide mais non découragée, de sa finitude. Il créera son
existence dans le champ que lui laisse ouvert sa mortalité. Chaque peine et
chaque plaisir qui se présenteront, il les considérera raisonnablement. Ce jeune
homme, pour parler clair, est l'incarnation de la Prudence.
Ses traits poupins et gourmands se subliment dans
la grande intelligence du regard ; il n'observe pas la tête de mort mais la sent
peser sur sa main gauche ; il considère un événement extérieur avec une
attention sincère, mais sans fascination : c'est le portrait du bon sens et de
la maîtrise de soi.
la sagesse concerne autant les
rapports avec les choses qu'avec les personnes. Dans ce cas, l'événement qui
interrompt le jeune philosophe ne pourrait-il pas être une remarque formulée par
un auditeur placé dans un coin de la salle ? Et avec quel intérêt le jeune homme
considérerait cette intervention, témoignant en cela d'une franche courtoisie et
d’une pédagogie très sûre ! Il est vrai que, même s'il est seul représenté, on
lui devine un public, ou, plus réellement, un auditoire. Car la sagesse est
aussi commerce avec la pensée d'autrui.
III° Conclusion d'ensemble.
Le premier
trait de génie qui illumine cette oeuvre a consisté dans une présentation
esthétique de l'idée rationnelle de Prudence (ou, comme on voudra, sagesse, bon
sens discernement, ... ). Les anciens et les modernes ont laissé des doctrines
morales d'une grande élévation et ce serait une lourde tâche intellectuelle que
d'en faire la synthèse. Mais ici, en un seul tableau, par le geste indivisible
d'un grand artiste, se trouve incarnée une maîtrise de soi-même qui, peut-être,
englobe et dépasse toutes les doctrines.
Le second
fut d'incarner l'idée sous les traits d'un jeune homme. Il est vrai que la
jeunesse du personnage était impliquée dans la structure antinomique du tableau
: la mort ne ressortait bien que sur fond de jeunesse, la jeunesse représentant
mieux la vie que les périodes ultérieures de l'existence. Mais il fallait
surtout que ce personnage, grand conciliateur, s'accomplît dans un compromis
suprême et donc héroïque : faire de la jeunesse l’alliée et non plus
l'adversaire d'une sagesse qui semble, au fond, toujours réservée à l'âge mûr.
Là réside le charme et l'âme de ce tableau ; les traits adolescents du
personnage n'incitent pas qu'à s'attendrir ; ils sont aussi et surtout
charismatiques, infiniment plus en tout cas que le serait la mimique trop
sereine d'un vieillard barbu, dont la sagesse traduit simplement la baisse des
forces vives. Pour l'humanité jeune, et pour l'humanité tout entière, ce tableau
jouit d'une valeur éthique exemplaire.
On objectera
peut-être que les peintres ont toujours représenté la "vanitas" par un enfant
qui tient une tête de mort. Mais cela ne signifie pas que ces représentations
soient toutes des réussites, abstraction faite de leurs qualités techniques. En
outre, le tableau de Frans Hals ne représente pas la "vanitas", mais la
conscience, lucide, et malgré cela optimiste, de cette "vanitas". L'oeuvre de
Hals possède donc une authentique originalité. Qu'on ait peint la vanité avant
lui, et selon le même schéma d'ensemble, c'est un fait. Mais on l'a peint comme
un problème sans réponse. Or, il fallait une réponse, sous la forme de la
Prudence, et c'est Le jeune homme à la tête de mort qui l'apporte. Il la
fournit en outre avec un charme inégalable. Telle est l'ultime génialité de
l'artiste, qui, dépassant les fades allégories en vogue, sut composer une oeuvre
digne de contemplation, esthétique et morale.
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