260508
Expériences au jardin d'enfants
"68, ça a commencé une transformation formidable de la société française. La preuve, c'est qu'un homme deux fois divorcé est président de la République. Allez chercher il y a 40 ans ! Mme de Gaulle, tante Yvonne, elle se retourne dans sa tombe"
« Pour le dire dans le langage de mai 68, il faut « foutre le bordel à Pékin!", a lancé l'ancien leader étudiant. "C'est-à-dire que pendant les JO on saute, on court, on nage et en même temps il faut des sportifs citoyens qui disent avec des brassards, avec des foulards orange, symboles de la révolution en Ukraine, leur solidarité avec le Tibet ».
C'étaient quelques âneries récemment prononcées par le lourdaud Cohn-Bendit.Très révélatrice sa référence à la révolution bobo-libérale en Ukraine, cette pseudo-révolution qui n'a fait qu'aggraver le sort des classes populaires dans ce pays. Seulement, pour ceux qui encore ne le sauraient pas, il y a plus grave. Derrière son air débonnaire, ce bourgeois jouisseur a longtemps fréquenté les jardins d'enfants en compagnie de ses amis pédo-pédagos...
Des «révélations» bien intéressées. La fille de la terroriste Meinhof a ressorti les informations. Par LORRAINE MILLOT, Libération, 23 fevrier 2001, p. 2.
Au téléphone, mi-janvier, la voix était engageante: «Et Cohn-Bendit, il vous intéresse?» Bettina Röhl, la fille de la terroriste Ulrike Meinhof, partie en campagne contre la «génération 68» allemande, venait tout juste d'accepter un rendez-vous et proposait d'emblée du «matériel» sur le cas Dany. Auparavant, elle avait prévenu qu'en tant que «journaliste indépendante», elle a coutume de demander 500 marks (250 euros) d'honoraires pour les entretiens qu'elle accorde, puis cédait devant la règle de Libération, qui refuse de payer pour ses informations: «Bon, d'accord pour un entretien quand même. Libération c'est important.»
Enveloppe. Le jour convenu, dans un grand hôtel de Hambourg, après deux bonnes heures d'entretien consacrées à elle et ses attaques contre Fischer, Bettina Röhl nous remet une grande enveloppe. A l'intérieur, elle a pris soin de placer non seulement le texte où Cohn-Bendit relate son expérience au jardin d'enfants de l'université de Francfort, mais aussi une photocopie couleur de la couverture du magazine Das da où l'article est paru, en août 1976. S'y étale une fille demi-nue, un sein dépassant d'un débardeur rouge, le sexe exposé, jambes écartées. Dirigée par le propre père de Bettina Röhl, l'ancien mari d'Ulrike Meinhof, la revue mêlait pornographie et textes gauchistes.
Bettina Röhl a accompagné le tout d'un texte de sa plume, titré «Danni (sic), le grand tacticien», où elle accuse Cohn-Bendit d'avoir rédigé cet article juste après la manifestation qui suivit la mort de sa mère, le 10 mai 1976, à Francfort. «Parce qu'un peu de massage d'âme en public était considéré comme une diversion nécessaire à cause de la tache honteuse que représentait la manifestation Meinhof», où un policier avait été grièvement brûlé. Par cet écrit, Cohn-Bendit aurait voulu «faire doucement et pieusement oublier la violence de la démonstration Meinhof», poursuit Bettina Röhl. Ceci au milieu d'une bordée d'insultes sur «Danni, qui lui-même n'est guère plus grand qu'une grande fille de 5 ans», ou encore «Cohn-Bendit, le ministre de la propagande du milieu», «l'attiseur de violences qui, lui-même, se tenait à l'abri du front».
Ecrits réchauffés. Juste avant de rencontrer Libération, Bettina Röhl avait reçu ce jour-là une journaliste de l'hebdomadaire britannique The Observer. Lequel «révélait» quelques jours plus tard le «passé pédophile» de Cohn-Bendit. Libération n'avait pas cru alors devoir en parler, ces écrits étant déjà dans le domaine public depuis longtemps, aucun fait nouveau, plainte d'enfant ou de parents, n'étant survenu pour ces faits, qui sont de toute façon prescrits depuis longtemps, disait hier le parquet de Francfort.
En Allemagne, le réchauffé de ces écrits de Cohn-Bendit des années 70 n'a pas fait grand bruit jusqu'à présent. Le quotidien populaire Bild a certes repris l'article de The Observer, mais assorti aussi des remords de Cohn-Bendit, où il explique combien il regrettait ces lignes. Et l'affaire n'a pas fait davantage de vagues. «Je ne vois pas bien la nécessité d'aller creuser dans le passé de Cohn-Bendit», explique Günther Nonnenmacher, l'un des quatre éditeurs du Frankfurter Allgemeine Zeitung, grand quotidien conservateur publié à Francfort. «Cohn-Bendit est marié et père. S'il avait commis des choses répréhensibles pénalement, cela se saurait.»
Les comptes d'une génération. En Allemagne, Bettina Röhl a eu à ce jour davantage de succès avec ses publications sur le passé de Joschka Fischer, qu'elle accuse de tentative de meurtre du policier blessé lors de la manifestation Meinhof de 1976. Depuis qu'en janvier, elle a réussi à faire publier dans le magazine Stern les photos montrant Fischer casqué, le bras levé pour frapper un policier, plus une semaine ne se passe sans une nouvelle «révélation» sur le passé du ministre. Là, l'éditeur du FAZ, Günther Nonnenmacher, se montre plus compréhensif: «Cette génération 68 parvenue aujourd'hui au pouvoir s'est affirmée en fouillant et condamnant le passé de la génération précédente (celle de ses parents sous le régime nazi, ndlr). Il n'est pas aberrant qu'on lui demande aujourd'hui des comptes sur son propre passé.».
le Grand bazar (D. Cohn-Bendit - 1975)
Les remords de Cohn-Bendit», à propos d'un passage de son livre, le Grand bazar (publié en 1975 chez Belfond), où il parle de son activité d'éducateur dans un jardin d'enfants «alternatif» à Francfort. «Il m'était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: "Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m'avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses?" Mais s'ils insistaient, je les caressais quand même», écrivait-il.
Romain Goupil - Cinéaste, ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire, aujourd'hui sur la ligne politique de la droite néoconservatrice américaine.
«J'ai envie de dire: oui, je suis pédophile!», Recueilli par MICHEL HOLTZ.
Rien n'a changé, les attaques sont toujours les mêmes, lancées par le même genre de mecs qu'il y a trente ans. Moi, ça me donne envie de dire aux réactionnaires qui nous tombent dessus en ce moment: oui je suis pédophile, oui je suis gay, oui je suis lesbienne. Evidemment, toute cette affaire est dégueulasse pour Dany Cohn-Bendit, comme pour Joschka Fischer. Et je les soutiens. Le seul reproche que je puisse faire à Joschka, c'est de s'excuser d'avoir tabassé un flic. Bientôt, on devra s'excuser d'avoir participé à des manifs pendant les événements de Mai et durant les années qui ont suivi. Un jour de juin 1973, à la Mutualité à Paris, on a blessé 150 flics. J'étais là, je le revendique et je ne suis pas près de m'en excuser.
«Les procès intentés en ce moment à cette génération ne m'étonnent pas du tout. Ça couve depuis longtemps. A force de répéter que les soixante-huitards détiennent les rênes du pouvoir, de l'économie et des médias, ça devait dégénérer en chasse aux sorcières. Et ça finit par exploser.
«L'inquiétude, c'est pour la suite des événements. De José Bové à Bourdieu en passant par Technikart, il y a des mouvances diverses qui sont en train de créer, parfois sans le savoir, une nouvelle forme de souverainisme. Ce sont eux les réactionnaires. Il faut absolument entamer le débat avec ceux qui nous traitent de "vieux cons" avant qu'il ne soit trop tard. Vieux et cons, nous le sommes peut-être, mais, sur bien des points, on a raison.».
«Libé» en écho d'un vertige commun. A la fin des années 70, la pédophilie est une déviance écoutée. Par SORJ CHALANDON, Libération, 23 fevrier 2001, p. 3 et 4.
Dimanche, dans son éditorial, Jean-Claude Guillebaud, journaliste à Sud-Ouest (et au Nouvel Observateur), écrivait à propos des années 70 et de la pédophilie: «Des crétins dans le vent allaient jusqu'à vanter la permissivité en ce domaine, sans que cela ne suscite beaucoup de protestations. Je pense à ces écrivains qui exaltaient dans les colonnes de Libération ce qu'ils appelaient "l'aventure pédophile".»
"Je faisais un cunnilingus à une amie. Sa fille, âgée de cinq ans, paraissait dormir dans son petit lit mitoyen. Quand j'ai eu fini, la petite s'est placée sur le dos en écartant les cuisses et, très sérieusement, me dit "à mon tour, maintenant". Elle était adorable. Nos rapports se sont poursuivis pendant trois ans.» C'est un homme qui parle. Il s'appelle Benoît. Son interview, titrée «câlins enfantins», est précédée d'une phrase du journaliste: «Quand Benoît parle des enfants, ses yeux sombres de pâtre grec s'embrasent de tendresse.» C'est terrible, illisible, glaçant. Et publié dans Libération le 20 juin 1981.
Une autre fois, en 1979, défendant à pleines brassées de mots et de pages un moniteur d'éducation physique condamné pour détournement de mineur, Libé titre «baudruche» une affaire qu'il estime se dégonfler. Des journaux avaient mis en scène des accusations de «prostitution enfantine», de «traites d'enfants». Tout cela était faux. Ce qui était vrai, en revanche, c'est que cet homme mêlait des enfants à ses saloperies d'adulte. Le journaliste de Libération interroge le juge d'instruction chargé de l'enquête. «Cet homme était-il violent avec les enfants?» «Non, répond le juge, mais il les faisait pisser et chier dans les partouzes.» «Mais y a-t-il proxénétisme?», continue le journaliste. «Non, mais il leur faisait faire des horreurs, jouer avec leurs excréments, ils en mangeaient.» Presque victorieusement, l'article estime avoir démonté la machination parce qu'aucune violence n'avait été exercée sur les enfants. Voilà. Alors «lâchez-nous les baskets», grondait l'article juste à côté, pour lequel cette «baudruche dégonflée» n'est rien de plus que l'expression d'«une campagne d'ordre moral».
Laboratoire.
L'ordre moral. Voilà l'ennemi. Et Libération de cette époque n'est rien d'autre que l'écho particulier du vertige commun. Nous sommes à la fin des années 70. Les traces du mai des barricades traînent sur les murs et dans les têtes. «Interdit d'interdire», «contestons toute forme d'autorité». C'est plus qu'une période, c'est un laboratoire. Accoucheur d'espoirs, de rêves, de combats insensés. Et de monstres. A Libération comme ailleurs, l'affrontement fait rage sur tout. Une page de courrier pédophile déclenche la polémique. Mais est néanmoins publiée. Il y a panique à revêtir les oripeaux du censeur. Mais dans les locaux, des coups sont échangés. Des coups encore, lorsqu'un chroniqueur de la nuit arbore une croix de fer allemande au comité de rédaction. Celui qui frappe est conspué par de nombreux présents. L'interdiction, n'importe laquelle, est ressentie comme appartenant au vieux monde, à celui des aigris, des oppresseurs, des milices patronales, des policiers matraqueurs, des corrompus. La pensée est en confusion. La violence politique est un autre moyen de la politique. On a raison de séquestrer les patrons, on a raison de traquer les possédants, on a raison de se révolter et de jouir sans entrave. On a raison de soutenir les prisonniers, les homosexuels, les fous, les drogués. Les femmes se révoltent, et les hommes cherchent une nouvelle place. Dans ce tumulte, ce retournement des sens, cet ancrage de repères nouveaux, dans cette nouvelle préhension de la morale et du droit, cette fragilité et cette urgence, tout ce qui se dresse sur le chemin de toutes les libertés est à abattre.
A Libération même, soucieux de traquer en chaque mot l'ordre établi, la déviance libérale ou gauchiste, des journalistes ont pour tâche de contester tout établissement d'une ligne figée. C'est la fièvre. Un homme en jupe, inconnu, ivre, couvert de pisse et de morve, hurlant et pleurant s'invite au comité de rédaction pour dénoncer le reste du monde. Il n'est pas mis à la porte. Les journalistes l'écoutent jusqu'à ce qu'il parte. Il ne faut mépriser personne, entendre toute minorité. Respecter le droit à la différence. La pédophilie, qui ne dit pas son nom, est un simple élément de cette tourmente. Sauf pour ceux qui la revendiquent comme un acte «d'éducation militante», elle ne vient que rarement sur le devant de la scène. Le mot est terrible aujourd'hui. Mais elle n'est pas le problème d'alors. D'elle-même, et seulement, elle s'inscrit dans un bouillonnement chaviré, où chacun puise ce qu'il croit salvateur. C'est ainsi, c'est hier. C'est comme ça.
Pétitions.
En janvier 1977, trois hommes comparaissent devant la cour d'assises de Versailles pour «attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans». Leurs trois années de détention préventive déclenchent une pétition relayée par Libération. Le texte ne laisse aucune place à l'ambiguïté. Une fois encore, il affirme que les enfants n'ont subi «aucune violence», qu'ils étaient «consentants». «Si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c'est pour quoi faire?», demande la pétition. Le texte estime qu'il n'y a pas «crime» et que «trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit». Qui signe? Aragon, Bernard Kouchner, André Glucksmann, François Chatelet, Jack Lang et bien d'autres encore, de Félix Guattari à Patrice Chéreau ou Daniel Guérin. Un peu plus tard, une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal exigeait que soient «abrogés ou profondément modifiés» les articles de loi concernant «le détournement de mineur», dans le sens «d'une reconnaissance du droit de l'enfant et de l'adolescent à entretenir des relations avec les personnes de son choix». Qui signe? Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida. Interrogé aujourd'hui, Philippe Sollers, signataire lui aussi de cette supplique, ne se souvient pas. Mais il a une formidable phrase de ce temps: «Il y avait tellement de pétitions. On signait presque automatiquement.»
Du plaisir à la souffrance.
Sollers exagère à peine. En cette époque de violence extrême, sociale, politique, humaine, certains ont publié des textes, signé des manifestes, sont descendus dans la rue même, pour soutenir des actes que parfois ils n'approuvaient pas. D'autres, comme ces pétitionnaires qui demandent la modification de la loi, associent sans malice, sans calcul, sans démagogie le texte protégeant les mineurs aux textes - tout juste abrogés - réprimant «l'adultère, l'interruption de grossesse et les pratiques anticonceptionnelles». Coucher avec un enfant? Une liberté comme les autres. Sous toutes les plumes, toujours, d'articles en tracts et de prises de parole en tribunes libres, les mêmes mots reviennent : «l'évolution de notre société». «Il faut changer la vie», écrit en 1979 dans Libération, un pédophile emprisonné. «Nos lois sur la sexualité des mineurs ne sont plus en adéquation avec cette époque», écrivent d'autres pétitionnaires. Ils estiment que l'on doit aborder autrement tout le système éducatif. Que nier sa sexualité à l'enfant, c'est nier qu'il est un être à part entière. Et que la société leur donnera bientôt raison. Ils ont eu tort.
«Elle gazouille quand elle éprouve du plaisir», écrit encore Benoît le malade, racontant la petite fille de cinq ans. Et il aura fallu du temps, tout ce temps, pour que le gazouillement ou le silence des enfants souillés se transforment en mots. Puis en colère. En accusation, enfin. Et que les voix d'adultes prétendant que l'enfant trouve du plaisir à ces jeux soient recouvertes par les voix d'enfants qui disent que tout cela n'est que souffrance.
080508
LES ETUDIANTS ET LE GAUCHISME
« …un marxiste doit, pour juger une situation, se
fonder sur le réel et non sur le possible »
« Fonder une tactique prolétarienne sur des désirs,
c’est la tuer. »
(Lénine, Œuvres, t. 24)
(Lénine, La maladie infantile du communisme, 1920)
Voici
à suivre des extraits d’un livre de Claude Prévost probablement difficile à
trouver aujourd’hui et qui s’intitule « les étudiants et le
gauchisme ».
L’auteur,
membre de l’UEC (Union des Etudiants Communistes) s’intéresse à l’opportunisme
de gauche qui s’est étendu, dans les années 60, au milieu étudiant.
Le livre, publié peu après les évènements de
mai 68, analyse en profondeur le gauchisme étudiant dans tout ce qu’il a de
préjudiciable pour la lutte prolétarienne. Prévost prend au sérieux cette
contestation globale de 68 dans le sens où elle a représenté une étape nouvelle
dans la lutte des classes. En revanche il n’est pas très tendre envers les
forces gauchistes qui ont alors entravé le développement du combat
révolutionnaire. Cependant, il ne rejette pas tout en bloc et va même jusqu’à
trouver dans cette révolte étudiante des ferments intéressants pour les luttes
à venir, à condition bien évidemment de débarrasser un « noyau sain »
du délire spontanéiste et de la pose anarchisante.
Claude Prévost, décédé en 1992, a notamment été critique littéraire à l’Humanité.
La lecture de l’ouvrage me conforte dans l’idée qu’en 68, grâce à la complicité des idiots utiles que furent les anarcho-spontanéistes et autres libertaires gauchisant, il s’est agi pour le pouvoir bourgeois de devancer la révolution prolétarienne pour précisément ne plus à l’avenir la rendre possible.
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Mais ces derniers [les étudiants] ont tort d’oublier que lorsqu’elle affronte la classe ouvrière, la violence policière franchit une étape supplémentaire : c’est à Sochaux et non au Quartier Latin que la police a ouvert le feu.
[…] redonner à certains le sens des proportions, pour souligner au sein de quelle classe sociale le grand capitalisme voit ses ennemis irréductibles.
Ne connaissant pas le prolétariat réel, une partie importante des étudiants s’en forge un selon ses désirs. Elle cherche une classe ouvrière qui lui renvoie l’image de sa condition étudiante et, ne la trouvant pas, accuse la classe ouvrière de dénaturer son rêve. Les idéologues anti-communistes prennent alors le relais.
Ensuite la relation établie entre le savoir et le pouvoir part d’un fait objectif […] : il y a un lien évident du savoir au privilège et le savoir apporte une légitimation supplémentaire au pouvoir. En un sens, il est vrai que plus on est éduqué, plus on est puissant. A condition d’être déjà puissant.
[…] qu’on voie surtout dans la société les « relations autoritaires », ce qui occulte la réalité, c’est-à-dire les rapports d’exploitation.
Mais même s’ils ont lutté par grandes masses, la plupart des étudiants de gauche, malgré leurs aspirations à l’alliance avec les ouvriers, n’ont pas rompu avec l’individualisme : au mieux, ils ont substitué, à ce qu’on pourrait appeler par redondance « un individualisme individuel », un « individualisme de groupe » dont l’anarchisme fut souvent l’expression.
C’est pourquoi la révolte [étudiante] reste frappée du sceau
des privilèges acquis. Par exemple, la vindicte contre la société de
consommation exprime une attitude de privilégié de la consommation.
[…]
L’ascétisme est une variante de la morale aristocratique,
car pour renoncer à avoir, il faut posséder et posséder beaucoup.
Les
graffitis, le vandalisme n’indignent le pouvoir que parce qu’il croit y déceler
l’annonce d’une rupture des fils de la bourgeoisie avec leur classe. Encore
cette indignation est-elle plus feinte que réelle. D’une part, elle est
employée, orchestrée, à des fins politiques évidentes, d’autre part, la couche
dirigeante est suffisamment habituée au gaspillage pour que ces potlaches de
voitures ou de matériel de bureau ne l’affectent pas outre mesure.
En
revanche ces accès de destruction rituelle scandalisent les couches moyennes
laborieuses, notamment les paysans, qui savent le prix des choses, et la classe
ouvrière qui sait que toute marchandise est le produit d’un travail.
[…]
C’est
justement parce qu’ils n’idolâtrent pas la marchandise qu’ils ne voient
aucune raison de tourner contre elle une fureur sacrée.
[…]
Les
iconoclastes restent des croyants. Dans le cas présent, ils se comportent comme
le seigneur féodal qui conduit la chasse à courre à travers les blés du manant.
Car lorsqu’on regarde deux photos juxtaposées, l’une du Centre Censier après
l’occupation, l’autre d’un atelier Renault pendant la grève on est frappé du contraste :
dévastation d’un côté, ordre impeccable
de l’autre, au point que selon le vœu exprimé par le vieux leader révolutionnaire
qu’est Benoît Frachon il n’a pas dû, à la reprise, manquer « un seul
boulon ». D’un côté l’arbitraire destructeur de privilégiés qui se
conduisent en propriétaires de droit divin d’une richesse constituée grâce au
travail de la classe ouvrière, de l’autre une classe qui veille au patrimoine
national qu’elle rêve de remettre à la nation, parce qu’elle est
authentiquement révolutionnaire.
Roger Vailland, dans Le Surréalisme contre la Révolution […] rappelle qu’au sortir des violences des années vingt, le fils de petit-bourgeois, n’ayant d’autre alternative que végéter ou se mettre au service du grand capital, préfère dans beaucoup de cas vivre en marge et cultiver la dérision. Ce n’est pas un hasard si un familier de Cohn-Bendit loue son humour et « son sens de la dérision ». (1)
« Eh bien, il y avait des types qui avaient envie de se défouler, d’introduire le non-sens et on l’a introduit pendant une heure (2) »
Je n’éprouve aucune indignation moralisante à l’égard de ce comportement, inutile de le dire, mais je suis sceptique quant à ses vertus politiques. Le chahut est le témoignage d’une soumission à un rituel ; le « chahuteur » essaie de nier magiquement l’autorité, mais il n’en menace pas les fondements. Là encore le sacrilège est sacralisant. Un commentateur admiratif rappelle les « débuts » de Cohn-Bendit :
« Chacun se souvient de ses facéties en 1967, à Nanterre, quand il faisait « cocorico » en plein cours, pour démontrer l’absurdité de ce qu’on lui enseignait. (3) »
Le panégyriste ajoute que du « chahuteur » au « théoricien » d’aujourd’hui un grand chemin a été parcouru. Moins qu’il me semble, si l’on se rappelle que le chahut est la conduite typique de l’irresponsable. Conduite faussement libérée et libératrice, conduite serve.
Pour Hegel comme pour le marxisme, travail et culture sont liés. Pour des fils de maîtres, ce lien n’est pas immédiat : ainsi s’expliquent peut-être leurs multiples refus, dont le moindre n’est pas, pour beaucoup, le « refus de toute idéologie », refus qui en vérité les ouvre largement à l’idéologie dominante et à ses sous-produits […].
Mais le fait est là : quand on parle à des étudiants gauchistes d’un guet-apens et d’un piège, ils restent incrédules. Ils ne connaissent pas par exemple, le rôle que la provocation a joué dans l’histoire du mouvement ouvrier, ni à quel point la police avait imprégné tout le mouvement anarchiste à la fin du siècle dernier. Ils ont peine à croire au machiavélisme et on serait presque tenté de dire que ce sentiment les honore. Mais il faut aller plus loin. Issus de la bourgeoisie, ils ont tout naturellement tendance à minimiser la « noirceur » de leur classe d’origine. Leur révolte antipaternelle n’est pas si forte qu’ils acceptent l’idée que, pour réprimer le mouvement ouvrier, leurs pères soient prêts à tout
Ce n’est pas leur terrorisme ingénu d’enfant qui trépigne parce qu’on lui a cassé son jouet qui nous détournera de nos tâches, en particulier de celle qui consiste à les gagner à la lutte commune qu’il leur faudra bien reprendre, une fois calmés.
Enfin quand il [Cohn-Bendit] rejette le drapeau national, il nuit à l’intérêt de la classe ouvrière. Il s’agit là d’une question tout à fait fondamentale. La classe ouvrière en elle-même et dans ses combats représente l’intérêt national. Elle ne laisse pas la grande bourgeoisie confisquer le drapeau tricolore.
Marx et Lénine nous ont mis en garde, maintes et maintes fois, contre la propension de la petite-bourgeoisie, spécialement la petite-bourgeoisie intellectuelle, à la phrase et à la pose ultra-révolutionnaires, anarchisantes et pseudo-romantiques.
Claude Prévost, Les étudiants et le gauchisme, Editions Sociales, 1969.
(1) Remarque personnelle : on peut dire qu’aujourd’hui il est possible
de concilier tous ces statuts : se mettre au service du grand capital en
étant payé pour cultiver la dérision et ceci tout en arborant à peu de frais le
costume du marginal. Il suffit de regarder ici du côté de tous les
faux-rebelles rémunérés par le pouvoir, notamment du côté de tous les experts
de la dérision façon Canal Plus ou Charlie Hebdo – soupapes de sécurité dans un
simulacre de démocratie.
(2) Ce n’est qu’un début, enquête dirigée par
Philippe Labro pour la collection Edition spéciale (Denoël, 1968)
(3) Ibid
050508
Figure politique : Georges Corm
Le Liban est le souffre douleur d'Israël, au même titre que les palestiniens. Les agressions israéliennes et occupations de territoire et représailles sanglantes ont commencé en 1968. Le pluralisme libanais, les modèles de convivialité communautaires entre chrétiens et musulmans contrarient son modèle d'un Etat bâti sur l'exclusivisme communautaire et non point la concorde, l'entente, la discussion, le débat.
Il [le Hizbollah] peut être considéré comme l'équivalent des grands partis communistes européens à la sortie de la Seconde Guerre mondiale [...]
(Rébellion No 27, déc. 2007 - Entretien sur la situation libanaise et Proche orientale)
Georges Corm
Georges
Corm, né le 15 juin 1940, est économiste, politologue, historien et
juriste libanais. Spécialiste du Moyen-Orient, Consultant économique
pour plusieurs organismes internationaux, ministre des Finances du
Liban de 1998 à 2000, il enseigne actuellement la coopération
économique internationale et les finances publiques à l'Université
Saint-Joseph de Beyrouth. Il est l'auteur de nombreux ouvrages
consacrés à l'histoire, la sociologie et l'économie des pays du bassin
méditerranéen et du Proche-Orient arabe dont notamment: La Question religieuse au XXIe siècle, Géopolitique et crise de la post-modernité (La Découverte, 2006), Le Proche-Orient éclaté, 19562006 (Folio, 2006), Le Liban contemporain, Histoire et société (La Découverte, 2003 et 2005), Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte, 2002 et 2004) et La Méditerrané: espace de conflit, espace de rêve (L'Harmattan, 2001). George Corm a également publié un roman, La Mue (Noël Blandin, 1992).
L'Occident a planté les graines de la violence
propos recueillis par Dominique Simonnet
pour L'Express du 27/02/2003 Numero: 2695
Interview de Georges Corm où l'on apprend comment l’islamisme radical s’est installé au Moyen-Orient. Petit cours d’histoire.
Des
siècles de domination impériale n'y ont pas suffi. Il fallait encore
que l'Occident allume de nouveaux incendies: dès 1918, la France et la
Grande-Bretagne, puis l'URSS et les Etats-Unis, ont colonisé le
Moyen-Orient, découpé les frontières, attisé les rancœurs
communautaires, et couronné les dictateurs et les intégristes. Ce sont les Occidentaux qui ont semé les graines de la violence et du fanatisme,
accuse l'intellectuel libanais Georges Corm. Ce sont eux qui ont mis le
Moyen-Orient à genoux. A l'heure où nous donnons des leçons de morale à
la planète entière, nous nous gardons bien d'évoquer notre part de responsabilité dans cette histoire. Le monde arabe, lui, ne l'a pas oubliée.
Au Moyen-Orient, l'Antiquité se termine en... 1919, avez-vous écrit. La formule est pour le moins surprenante. Qu'entendez-vous par là ?
Au
Moyen-Orient, la fin de la Première Guerre mondiale marque en effet
l'effondrement du modèle antique: celui de la grande structure
impériale dans laquelle se mélangent les religions, les peuples, les
langues. Quand l'Empire ottoman, qui avait choisi le camp des vaincus,
est démembré, en 1919, la
France et la Grande-Bretagne prennent le contrôle du Moyen-Orient, mais
elles ne comprennent rien à cette unité dans la diversité.
Elles n'y voient qu'un ensemble de «majorités» et de «minorités»,
notions spécifiquement européennes. Pour les Occidentaux, la langue, la
religion et la race sont constitutives d'une communauté. Ils vont donc
survaloriser les identités religieuses, privilégier les «minorités», celles qui ne relèvent pas du courant sunnite: les chrétiens, les musulmans hétérodoxes (chiites, ismaéliens, druzes). Et, ce faisant, provoquer un véritable émiettement de la région, en suscitant l'éveil de sentiments communautaristes.
Le partage du Moyen-Orient avait déjà été planifié par les Européens, avant même la fin de la guerre...
Absolument.
En 1916, les Français et les Britanniques s'étaient secrètement partagé
la région. Mais, en même temps, les Britanniques avaient promis aux
Hachémites (qui gouvernaient le petit royaume du Hedjaz, avec La Mecque
et les lieux saints) la création d'un royaume arabe unifié sur ces
mêmes territoires (Arabie, Syrie, Liban, Palestine, Irak)! Et,
en 1917, lord Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères,
avait, lui, assuré que la Palestine irait aux communautés juives
d'Europe. Cela sans compter le démembrement de l'Anatolie,
prévu par le traité de Sèvres (1920), et que le sursaut de Mustafa
Kemal fait avorter.
Déjà, la Palestine aux juifs ?
L'idée d'un retour des juifs en Palestinen'était pas nouvelle: elle avait été avancée dès l'expédition de Bonaparte en Egypte, et les premières implantations juives avaient été créées en 1897 par le mouvement sioniste de Theodor Herzl.
Jusque-là, musulmans, chrétiens et juifs y vivaient ensemble et en paix...
En 1919, les Etats-Unis tentent de freiner les visées impérialistes des
Français et des Britanniques. Ils envoient au Moyen-Orient une
commission d'enquête qui rend un avis très clair: le souhait des Arabes, dit-elle, c'est de s'unir en un seul Etat, sous l'égide des Hachémites. Et les Américains précisent: il
ne faut surtout pas tenter de créer un Etat exclusivement juif en
Palestine qui aboutirait à l'éviction des Palestiniens de leur pays.
Tout cela était assez bien vu... Mais on n'écoute pas les conseils des Américains...
Non. Les Français et les Britanniques considèrent cette commission comme une ingérence inadmissible dans leurs affaires. Les pays arabes sont alors placés «sous mandat»: la France disposede la Syrie et du Liban; la Grande-Bretagne prend l'Irak et la Palestine, en sus de l'Egypte, qu'elle occupe depuis 1882; l'Italie a occupé la Libye en 1911. Plus question d'un grand Etat arabe ! Et plus question de discuter avec les Hachémites d'Arabie, qui prônent un nationalisme arabe modernisant devenu trop populaire. En Arabie, les Britanniques provoquent d'ailleurs leur chute et placent au pouvoir, en 1926, la famille des Saoud, qui se réclame du wahhabisme, fondamentalisme musulman très localisé au centre de l'Arabie, ayant une conception rigoriste et étriquée de la charia.
Les puissances occidentales ne misent pas sur les modérés.
Il est plus simple de traiter avec les chefs de tribus qui refusent la modernité plutôt qu'avec les élites modernistes mais nationalistes. Au cours de cette période, la France et la Grande-Bretagne exercent une domination pesante sur les pays arabes, étouffant toutes les aspirations modernistes et démocrates, et renforcent les identités religieuses (diviser pour mieux régner). Ainsi, sous son mandat, la France réprime dans le sang les révoltes, comme celles des Druzes en Syrie, bombardant Damas à plusieurs reprises. En Palestine, la Grande-Bretagne, elle, met en place des structures communautaires juives, embryons d'Etat...
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la situation au Moyen-Orient ne change pas.
Des révoltes se produisent en Irak, vite matées par les Britanniques. Dès 1943, l'indépendance est demandée par les Libanais et les Syriens. Mais, cette année-là, la France commet l'acte inouï d'emprisonner pendant trois semaines le président de la République du Liban et la totalité du Conseil des ministres, sous prétexte qu'ils viennent d'ôter de leur Constitution toute référence au mandat de la France et d'instituer l'arabe comme langue officielle. Il faudra encore trois ans, et une plainte du Conseil de sécurité, pour obtenir l'évacuation des troupes françaises.
Après la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient éclate, écartelé par
les multiples interventions des puissances occidentales et tétanisé par
la création de l'Etat d'Israël.
Quand l'ONU décide, en 1947, le partage du territoire entre juifs et Palestiniens, la guerre entre les deux communautés est inévitable. Les Arabes ne comprennent pas pourquoi ils doivent, eux, peuple tiers, supporter le poids de l'Holocauste et des crimes commis en Europe. Pourquoi ne donne-t-on pas la Bavière aux juifs, ou pourquoi ne les accueille-t-on pas aux Etats-Unis? En Palestine, pourtant, il n'y a pas d'hostilité à une présence juive et une immigration modérée: de tout temps, il y a eu une présence juive, et aussi chrétienne. Mais ce qui leur semble inacceptable, c'est la création d'un Etat séparé. Une partie du sionisme (comme celui de Martin Buber) lui-même n'en voulait pas. Les Arabes refusent donc la résolution de l'ONU sur le partage. Le conflit israélo-arabe est engagé.
Et la géopolitique de la région va désormais en dépendre.
En 1948, les armées arabes sont vaincues par les milices juives. L'ONU demande l'internationalisation de Jérusalem et garantit aux Palestiniens expulsés un droit au retour qui ne sera pas respecté. Ce premier conflit a pour conséquence la chute des gouvernements de Syrie, en 1949, puis d'Egypte, en 1952, où les militaires prennent le pouvoir. Deux pays qui se tournent vers l'URSS,
pendant que les Etats-Unis tentent d'embrigader l'Irak, le Liban et le
nouvel Etat de Jordanie (créé en 1949), en plus de l'Arabie saoudite,
déjà dans leur giron, dans un pacte pour contrer l'influence soviétique grandissante dans la région.
La France et la Grande-Bretagne quittent le devant de la scène. Entrent
l'URSS et les Etats-Unis. C'est la guerre froide que l'on exporte au
Moyen-Orient.
En effet, le monde arabe est coupé
entre, d'une part, les régimes dits «progressistes», qui nationalisent
à tour de bras et se tournent économiquement vers l'URSS, et, d'autre
part, les clients de la puissance américaine.
A ce moment-là, les pays dits «non alignés» perçoivent Moscou comme le
contrepoids à l'impérialisme occidental. Les mouvements palestiniens se
développent dans toute la région, avec le soutien des très nombreux
groupes politiques et des pays dits «progressistes».
Suit la longue série de conflits que l'on connaît: la malheureuse
expédition franco-britannique de Suez en 1956, la guerre des Six-Jours
en 1967, la guerre du Kippour, en 1973... Malgré les accords de Camp
David, qui rendent le Sinaï à l'Egypte, les Etats-Unis ne parviennent
pas à éteindre l'incendie.
Le conflit israélo-palestinien va se poursuivre pendant quinze
ans, mais sur le territoire du Liban, envahi deux fois par Israël (1978
et 1982) sous prétexte d'éradication des mouvements armés palestiniens. On continue de se battre, dans un espace restreint cette fois. Les Libanais connaîtront quinze ans de souffrances (1975-1990). La décennie suivante verra les tentatives de paix rester sans succès, car l'accord d'Oslo, en 1993, sera vidé de son sens du fait de la continuation de la colonisation israélienne.
Un autre facteur bouleverse la donne pendant cette période: le pétrole.
Entre 1973 et 1985, les pays pétroliers reçoivent une manne de plus de 1 000 milliards de dollars! L'Arabie saoudite devient une puissance financière considérable. Une partie de cet argent est alors utilisée pour promouvoir la conception wahhabite de l'islam dans tous les pays musulmans.
Favoriser l'intégrisme, c'est aussi ce que fait l'Occident en Iran, jouant une fois encore sur les rivalités religieuses.
En effet. Pour éviter le développement du communisme, les Etats-Unis voient d'un bon œil les mouvements intégristes musulmans et favorisent la prise de pouvoir des religieux en Iran: l'imam Khomeini est d'abord considéré comme un paratonnerre contre le communisme. La France l'accueille et le traite comme un véritable chef d'Etat. Par la suite, lorsque la révolution iranienne dérape (prise de l'ambassade américaine à Téhéran), les Occidentaux diabolisent le chiisme et idéalisent le sunnisme wahhabite, considéré comme un allié de l'Occident. Ils ne comprennent pas que l'islamisme radical est en fait l'héritier des partis communistes: c'est la même vision anti-impérialiste du monde, la même dénonciation, avec un vocabulaire différent. Beaucoup de «progressistes» laïques de couleurs diverses se convertissent dans toute la région en partisans acharnés du khomeinisme: ils avaient trouvé quelque chose de mieux que le communisme pour faire peur aux Occidentaux! En 1980, quand l'Irak entre en guerre contre l'Iran, c'est Saddam Hussein qui reçoit le soutien logistique des Occidentaux. L'Irak sort de la guerre surendetté et surarmé. En 1990, il envahit le Koweït, qui a refusé d'annuler ses créances sur l'Irak. On connaît la suite.
Bilan
de ces dernières décennies: un désastre. Le moins que l'on puisse dire,
c'est que l'Occident n'a pas exporté la démocratie !
L'Occident a soutenu à la fois les mouvements politiques intégristes et les régimes dictatoriaux. Par ailleurs, le Moyen-Orient est redevenu un nain économique, car la fortune pétrolière n'a pas servi à une industrialisation rapide.
En outre, la politiquedes deux poids, deux mesures pratiquée par l'Occident dans la région, qui
a permis à Israël de continuer ses occupations de territoires en
infraction au droit international, a contribué à décrédibiliser les
principes démocratiques dont il se réclame et à mettre le vent en poupe aux mouvements intégristes islamiques, tous devenus antioccidentaux du fait de la permanence du stationnement des troupes américaines dans la péninsule Arabique.
En fait, l'Occident, dans cette région du monde, a joué les pompiers pyromanes. Il a planté les graines des déstabilisations et des violences, et s'efforce bien maladroitement d'éteindre les incendies. L'aveuglement a été général.
Certains
islamologues américains et français expliquaient même sans rire, au
temps de la guerre d'Afghanistan contre l'occupation soviétique, que le fondamentalisme islamique ne présentait aucun danger et qu'il était un passage obligé vers la modernité!
Pour vous, le Moyen-Orient est en décadence.
Tout à fait. Cette histoire, c'est bien celle de la
décadence des sociétés arabes, impuissantes à résister à la domination
ottomane, puis aux colonialismes et au dépècement de leur région, impuissantes à devenir des acteurs respectés de l'ordre international moderne. Les Arabes sont les éternels perdants du jeu mondial. Leur histoire est celle des vaincus.
Toutes les tentatives faites au cours du dernier demi-siècle pour
infléchir cette décadence ont échoué. Et le Moyen-Orient a commencé le
nouveau siècle comme le précédent, cette fois-ci non sous la férule
franco-britannique, mais sous la toute-puissante tutelle des Etats-Unis, que certains pays européens, heureusement, contestent.
Au terme de cette histoire rapide, on se rend compte combien le passé pèse sur les drames d'aujourd'hui.
Dans
cette région, l'Histoire est un sujet conflictuel, source de polémiques
incessantes. Le futur n'est malheureusement plus perçu qu'en fonction
d'une vision mythique du passé, de l'âge d'or de la civilisation
islamique: à la différence d'autres régions,le Moyen-Orient reste figé dans une conduite d'échec. Pour renverser cette tendance historique lourde, il faut la mise en œuvre d'un droit démocratique, donc laïque et décommunautarisé - y compris au niveau israélien - ce qui ne sera possible que si les puissances occidentales donnent l'exemple en faisant elles-mêmes un bon usage de ce droit, en particulier au niveau international, où il ne peut connaître des applications différentes et à intensité variable.
Sources Georges Corm




