280509
On ne nous aura pas
Ils vous regardent, ils vous mesurent, puis ils se regardent entre eux, avec ce sourire blême, moitié niais, moitié cruel, qu’ils ont devant nos femmes, vos femmes, -sacrés Français ! Ah oui, sacrés, sacrés Français ! Notez bien que leur embarras s’explique, et si vous preniez seulement le loisir de réfléchir un peu sur vous-mêmes, sur la place singulière que vous tenez, que vous tenez à votre insu parmi les hommes, votre étonnement ne serait pas moindre. Nul doute qu’en achevant de construire fiévreusement l’Usine universelle, l’Usine intégrale, des millions et des millions d’hommes n’aient cru naïvement réaliser le plus vieux rêve du rationalisme français. Au fronton de ce Temple de la science polytechnique, l’entrepreneur américain eût volontiers inscrit, pour vous faire plaisir, les noms de Rabelais, de Voltaire et de M. Anatole France. Et voilà qu’au moment de franchir le seuil ce peuple incompréhensible, frivole et changeant comme une femme, sort brusquement des rangs, s’accule au mur et fait face.
Non, non, nous ne vivrons pas vieux, jeunes gens français ! Le monde ne vous pardonnera pas, le monde ne vous pardonnera jamais de l’avoir déçu, le monde a visiblement renoncé à vous comprendre. Il ne s’agit plus ici désormais de telle ou telle définition purement spéculative de la vie, sur quoi l’on peut toujours plaider. Comme vos ancêtres révolutionnaires, idéalistes incorrigibles, proclamaient jadis : « La liberté ou la mort ! », l’univers unanime nous crie aujourd’hui : « Notre discipline ou la mort ! », et croit dire exactement la même chose. Inutile d’essayer lui faire entendre ce que beaucoup d’entre vous ne conçoivent d’ailleurs même pas, que Dieu vient de remettre entre vos mains, vos mains rebelles, vos mains impures, le suprême espoir de la chrétienté, le sort de l’homme chrétien. Le monde moderne n’a pas le sens de l’ironie. A peine commence-t-il à saisir vaguement que notre existence se trouve liée à une certaine conception, proprement religieuse, de la personne humaine. Révolution, démocratie, laïcisme, c’était là pour nous, sous des noms divers, l’expression de ce même individualisme anarchique où a risqué de sombrer tant de fois le génie de notre race, et dont les brusques poussées, au cours de l’histoire, semblent marquer chaque grave défaillance du Spirituel. Le Monde répète après nous ces mots magiques, mais ils ne font que désigner pour lui les étapes successives d’une évolution dont le terme suprême est justement le total asservissement de l’individu, son écrasement. Jusqu’à quand espérerions-nous de prolonger cette équivoque fondamentale ? A qui ferons-nous croire, après avoir fatigué si longtemps de notre prétendu athéisme les pieuses nations anglo-saxonne que, première-née de la chrétienté, notre nation veut partager jusqu’au bout son destin, vivre avec elle ou ne pas vivre, la sauver ou mourir ?
Nous en sommes là pourtant. Les décrets des conciles, les brefs et les encycliques, les prédications et les miracles ne nous apprendraient rien de plus que l’humble vérité que j’énonce ici, avec une tranquille assurance : la société qui se crée peu à peu sous nos yeux réalisera aussi parfaitement que possible, avec une sorte de rigueur mathématique, l’idéal d’une société sans Dieu. Seulement, nous n’y vivrons pas. L’air va manquer à nos poumons. L’air manque. Le Monde qui nous observe avec une méfiance grandissante s’étonne de lire dans nos yeux la même angoisse obscure. Déjà quelques-uns d’entre nous ont cessé de sourire, mesurent l’obstacle du regard…On ne nous aura pas…On ne nous aura pas vivants !
(Georges Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants, 1931)
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